L’Art de Perdre de Alice Zeniter

L'ART DE PERDRE

L’Art de perdre il n’est pas dur de passer maître

Tant de choses semblent si pleines d’envie

d’être perdues que leur perte n’est qu’un désastre…..

Elizabeth Bishop

L’Art de Perdre mais que perd-on quand on quitte son pays, ses racines, sa famille mais en plus quand on le quitte comme un ennemi à sa patrie et un étranger sur la terre d’accueil ? Est-ce un art ou une bénédiction quand le passé est une souffrance ?

Sur 3 générations Alice Zeniter retrace le parcours d’une famille (inspirée de sa propre famille) qui abandonne sa terre natale, ses richesses, sa maison et son statut car son chef de famille, Ali, en 1962, a fait un choix, son choix mais a-t-on toujours le choix, d’être du côté des français (mais n’oublions pas que jusqu’à cette date l’Algérie était française).

La guerre d’indépendance, lui, l’a vécue dans la peur, le sang et l’injustice. Il a fait des choix : il a protégé sa famille mais a dû quitter son pays à la fin du conflit car il n’était plus, pour les autres, algérien mais français et il était déjà étranger à l’Algérie car il était Kabyle.

Arrivés en France dans différents lieux d’hébergement enfin plutôt des camps, humiliés, sans rien que le minimum de ce que l’on a pu emporter sur soi, ballotés du sud à l’est puis à l’ouest, en Normandie dans une cité HLM/ghetto. On n’y est pas non plus reconnus, on est tout juste tolérés. Il y a les algériens et il y a eux, les harkis, traitres à leur patrie mais quelle patrie et pour quelle reconnaissance.

Alice divise son récit en 3 parties, une par génération :

Ali, le grand-père kabyle, harki qui vivra le déracinement de façon douloureuse mais avec l’espoir d’un ailleurs possible et comprendra vite qu’il n’a plus de pays. Amère désillusion d’une terre d’accueil dont il se sent exclu et pour laquelle il a tout sacrifié. Même dans le regard des siens, ses proches il vivra cela comme celui qui a trahi, a fui et il se tait.

Hamid, son fils, né là-bas, avant la fuite, dont il ne garde aucun souvenir,  mais arrivé très jeune en France, et qui affrontera et s’éloignera de son père,  parce qu’il est et se sent français et par envie d’intégration.

Naîma, la petite fille qui cherche à comprendre et cherche sa place mais devant le silence des générations précédentes, entreprendra le voyage dans les origines.

Très beau roman, une fresque sur les racines, avec en fond la guerre d’Algérie. Une famille kabyle qui se sent kabyle et non algérienne et donc déjà une étrangère, qui côtoyait français et algériens, qui se retrouvent au centre d’une guerre de militaires, de révolutionnaires mais aussi d’intérêts dont elle ne comprend pas tous les enjeux mais qui voit la souffrance, les meurtres.

Amertume du traitement subit par ses hommes qui ont fait le choix (quelles qu’en soit les raisons) de tout quitter parce qu’ils n’avaient plus leur place là-bas mais qui ne l’avaient pas plus ici. Qui est-on ? Celui des racines, celui de la terre natale ? Et comment se construire quand le silence vous entoure, qu’on ne répond pas à vos questions, que vous vous construisez uniquement par les regards, les odeurs de cuisine, les bribes de discussions entendues. Comment se construire lorsqu’on ne parle plus la même langue même au sein d’une même famille ou que l’on se moque de vous lorsque vous essayez de parler…..

Ils reçoivent les voisins avec un masque grave qui dissimule mal la jubilation qu’ils éprouvent et, après quelques hochements de tête, se lancent dans l’analyse des pièces apportées comme si, en devins des temps anciens, ils ouvraient le ventre d’un animal pour y lire des messages secrets et supérieurs.(p257)

La nouvelle génération prend en charge les « anciens », les manipulent parfois, le rôle de chacun est modifié, dévalorisé, les traditions s’oublient et l’on peine à partager.

Ils trouveront difficilement leurs places dans ce pays d’accueil et quand ils la trouveront ce sera au risque de se couper de leurs familles.

Tout le monde s’effondre à un moment ou à un autre, il faut juste attendre un peu. Il y a des jours où vous croyez que tout va bien et puis vous vous penchez et vous voyez votre lacet défait. Soudain, l’impression de bonheur disparaît, le sourire lui-même s’écroule, comme des bâtiments soufflés par une explosion : il tombe comme les immeubles. En fait vous n’attendiez que ça, le lacet, la chose minuscule. Tout le monde a secrètement envie d’être furieux ou malheureux. Ca rend intéressant.(p365)

Naïma (l’auteure) fruit de la mixité, remontera le fil de l’histoire, ressentant un trouble et une attirance pour un pays qui lui est étranger, où de nouvelles règles s’installent mais où elle comprend qu’elle fait partie malgré tout de ce pays, qu’il est au plus profond d’elle.

Naïma aime les gens qui vieillissent sans mollir. C’est un effort et un risque considérables  le corps avec l’âge supporte moins bien les coups. Décider de rester droit, debout et dur, c’est s’exposer à la brisure nette des os ou de l’ego. Alors chez la plupart des gens, la colonne vertébrale ploie lentement avec les années et une sorte de calme s’installe – qui semble pour Naïma une renonciation –  et transforme les dernières oeuvres des artistes vieillissants en des vignettes nostalgiques qui ne l’intéressent pas.(p365)

Il est important de transmettre, pour ne pas perdre, se connaître, savoir d’où l’on vient pour mieux aller là où l’on va, mais la pudeur, la honte parfois peuvent parfois l’empêcher sans oublier qu’il s’agit de générations où la parole n’était pas aussi libre que maintenant.

Il reprend le récit de sa vie là où il l’avait laissé la dernière fois, comme si c’était un livre dont il avait marqué la page et qu’il avait glissé sous la table basse jusqu’à ce qu’elle revienne et qu’il puisse l’ouvrir, sans effort, au bon endroit. (p396)

J’ai aimé l’écriture, fluide et forte. Sa délicatesse, sa précision, le travail de documentation, la pudeur des situations mais aussi leur force parfois dans les non-dits, les silences et le bruit de fond : l’injustice, le mépris face à ces apatrides, la honte aussi. J’ai trouvé parfois certaines longueurs mais ma lecture et mon plaisir ont été crescendo et plus particulièrement dans la dernière partie : « Paris est une fête », qui est la synthèse, le bilan et surtout sur une forme de parole libérée, enfin.

Prix Goncourt des Lycéens 2017

Prix Littéraire le Monde 2017

Pri des libraires de Nancy le Point

Ma note : ♥♥♥♥

Ciao

2 réflexions sur “L’Art de Perdre de Alice Zeniter

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